Mathieu Hilfiger, Samson sur la colline
Dans son parcours entre amont et aval, Samson, le protagoniste éponyme de la pièce, nous fait passer par le sommet de la colline et par sa pente, le temple et la nature sauvage, l’eau de la source et la poussière du chemin, le roi et l’oiseau, le passé et l’avenir, la guerre et la paix, le silence et la musique, le rêve lucide et la veille brouillée, le féminin et le masculin, le féminin et le féminin, le grotesque et le sublime, les Lumières de Kant et le surmoi de Freud, le génie du lieu et les discours polysémiques, le sacré et la psychanalyse…
Bref, ce texte croise les êtres, les objets et les discours, les frotte les uns contre les autres jusqu’à ce que quelque chose commence, et commence vraiment, l’amorce ou l’étincelle d’une décision libre. L’aube dans une ombre.
Ce que l’on comprend, pour le dire rapidement, c’est que se crée là dans cette pièce, peut-être son enjeu, un hors-lieu, de l’étranger, un espace d’entre-deux pour que quelqu’un (ou quelques uns) advienne à soi-même et réenclenche l’origine. Pour cela, c’est ce que Samson comprend grâce à Cyclades-Sarah et à l’eau des contradictions, il lui faut s’inventer une « autre langue que la sienne » pour se dire soi-même en tant qu’advenant, en tant que vivant et que naissant.
Il lui faut, après avoir reconquis sa liberté (ou l’intact en soi), le regard ou la proposition d’un autre, le territoire d’un autre, et surtout la langue d’un autre. C’est dans la langue de l’autre que quelque chose comme une ipséité peut seule se dire : ce rapport authentique avec soi-même qui, à la différence de l’identité, suppose l’écart, l’accueil des différences ou des contradictions.
Dès le début, on est frappé par le très beau personnage de Cyclades qui se détache très nettement par rapport aux autres personnages (de sorte, que dès son apparition – magnifique scène 6 de l’acte II -, on sait que Samson terminera son parcours avec elle). Grande droiture, une façon de se tenir claire qui lui vient sans doute de son expérience de l’exil. Sa réduction, elle l’a déjà faite dans cette expérience. On peut être sensible aussi au fait qu’elle s’appelle Sarah, qu’elle appartienne, par son prénom, au peuple de l’exil (celui qui sait dire merci et que, s’il n’avait pas existé, il aurait fallu inventer, disait Jankélévitch), qu’elle soit entre deux noms, deux peuples, deux pays, deux langues (comme Samson est entre deux amours) et quelle apparaisse à ses yeux comme son » étrange je » (l’expression est de Jabès)…
Enfin, essentiel est ici ce choix du nom de Samson, cette relecture de l’épisode biblique qu’il autorise : faire de la faiblesse le lieu d’une vraie force, et de ce qui se passe sous les cheveux l’origine véritable du « je veux ». Une façon de revisiter le mythe du héros. Avec lui, on peut « fuir seul vers le seul » (Plotin) et revenir plusieurs et un peu plus soi-même.
jean-marc sourdillon
Mathieu Hilfiger, Samson sur la colline, Thot, théâtre, fin 2017


2 réflexions sur « Mathieu Hilfiger, Samson sur la colline »
La souscription est prolongée jusqu’au 30 septembre 2017. Merci à l’équipe.
Une pièce merveilleuse, pleine de mystère et de magie (et d’amour !), que j’ai eu la chance de découvrir avant sa parution en fin d’année. A lire !